Le premier abord que j’ai esquissé du mouvement des gilets jaunes s’est inscrit ponctuellement et contextuellement dans le cadre d’autres articles, appuyant ainsi mes analyses et démonstrations sur des thèmes plus vastes ou connexes. Le temps était donc venu de traiter spécifiquement ce grand mouvement que la France n’avait pas connu depuis longtemps, non pour le disséquer dans le détail chronologique mais surtout pour ce qu’il a donné à voir de manière éclatante à la fois de lui-même, et donc des raisons profondes qui l’ont animé et fait surgir sur la scène citoyenne, mais aussi de la manière dont il a été traité à la fois par les « institutionnels », par le parti médiatique, et des manipulations diverses dont il a pu faire l’objet y compris en son sein.

La pensée unique, exposée et déclinée avec superbe et arrogance par son concessionnaire, le parti médiatique, ronronnait depuis des lustres et les maîtres-concepteurs de cette société anonyme à irresponsabilité illimitée se plaisaient ainsi à penser que son mécanisme bien huilé tournerait à jamais sans grippage majeur comme une horloge éternelle en faveur des seuls premiers de cordées c’est-à-dire en faveur d’eux-mêmes et de quelques larbins et/ou bobos qui usurpent la fonction de représentants du peuple ou  de syndicalistes, s’arrogent sans vergogne la qualité de philosophes ou d’intellectuels ou sont élevés au ridicule titre d’artistes-people. Les dividendes explosent, les fraudes fiscales optimisées s’accumulent jusqu’au sommet du mont Fuji, les contributions solidaires de la caste lui sont rendues les unes après les autres afin qu’elle en assure elle-même un ruissellement bienfaisant.

Puis tout d’un coup, le 17 novembre 2018, le sol se met à trembler, la terre s’ouvre, béante, laissant jaillir des ronds-points une multitude, jusque-là invisible parce que la grisaille de sa vie n’avait aucun intérêt pour les spots des plateaux TV , maintenant incandescente et conquérante, qui a décidé en un déclic et quelques clics de se rendre visible et d’avancer sur le devant de la scène publique pour d’abord dire stop à l’indignité de la situation sociale qui lui est faite mais aussi à l’indignité citoyenne dans laquelle ce pays s’enfonce jour après jour.

Ce mouvement a surpris. Même si c’est dans une moindre mesure, pour l’instant, la surprise a été également de mise concernant les évènements de mai 1968. Mais alors qu’a-t-il donné à voir ce mouvement des gilets jaunes ?

 

Une situation sociale indigne

Cette situation était connue de tous au travers des statistiques INSEE mais ce n’étaient que des chiffres, sans aucune épaisseur humaine, qui restaient couchés sur le papier tant ils étaient surtout préoccupés par leurs comptes de fin de mois, ni manifestants, ni grévistes et pour beaucoup ni électeurs, le signe pourtant et déjà d’un désaveu profond du fonctionnement de ce pays. Et voilà qu’une goutte de carburant a fait déborder le réservoir de la patience, de la résignation, de la soumission. Des millions de français effarés découvraient que nombre de leurs concitoyens se battaient sur une crête de vie entre 600 et 1000 euros par mois. Une véritable misère moderne leur éclatait en pleine figure et 70 à 80% des français soutiennent ce mouvement jusqu’à ce jour. Les taxes sur le carburant ont donc enflammé le climat social à défaut d’atténuer le réchauffement climatique : mais comment des gouvernants peuvent-ils être aussi perfides et verser dans une telle indignité en osant penser un seul instant qu’ils allaient pouvoir faire gober leur supercherie consistant à faire croire que ces taxes supplémentaires allaient favoriser la transition écologique alors que seulement 19% étaient prévues d’y être consacrées tout en sachant que pour une part importante de français il était impossible de rouler moins et qu’elle allait donc se priver sur d’autres postes de dépenses déjà serrés.

Au-delà de cette situation sociale indigne ce mouvement a donné à voir une volonté de justice sociale mais aussi fiscale : les gilets jaunes sont conscients que l’impôt voire certaines taxes sont indispensables pour disposer de routes, d’écoles, d’hôpitaux etc..au service de tous à condition que la répartition soit juste et que tout le monde y contribue en fonction de ses moyens. C'est ce qu'on appelle la solidarité. Or le dispositif qu’avait prévu le gouvernement, basé sur une escroquerie intellectuelle, s’inscrivait déjà dans une situation où les plus riches (individus et entreprises) avaient déjà bénéficié de dispositions mirifiques, de dispense totale de solidarité (suppression de l’ISF, doublement du CICE, réduction du prélèvement sur les dividendes [flat-tax], suppression de l’exit-tax favorisant ainsi l’évasion fiscale) et la suite qui s’annonçait démontrait une réalité insoutenable : les pauvres et la classe moyenne allaient renflouer les caisses de l’Etat vidées par les riches ! De plus ce dispositif sur les carburants maquillé en sauveur de l’écologie dispensait les plus gros pollueurs de toute contribution (les pétroliers comme Total, les containers géants, les bateaux de croisières, les compagnies aériennes).

 

Des insultes infectes : l’affrontement caste vs peuple

Quasi immédiatement la caste médiatique, politique et économique, enfin tous ceux qui défendent leur pensée unique ont décrété que ce mouvement était totalement noyauté par le Rassemblement National, et voilà que des gens en situation de survie qui, pour beaucoup, vivent un enfer social et économique au quotidien, sont traités de fascistes, de peste brune, de séditieux, avec l’appui odieux et félon de la pestilence soixante-huitarde des Cohn Bendit et autres Romain Goupil.  Cette globalisation volontaire procède toujours du même concept politicien : ou bien on soutient le système tel qu’il est et sa structure suprême, l’Union Européenne, ou bien on est fasciste et anti-européen. Un concept bien utile à la caste puisqu’il lui sert en réalité de bouée de sauvetage et en l’occurrence elle espérait que ce procédé aurait un effet de court terme : tuer dans l’œuf le mouvement. Raté !

Raté parce que ce mouvement est puissant et d’une très grande diversité dans laquelle les partisans de Le Pen (il y en a, nul ne le nie) sont plutôt noyés que noyauteurs et que sa force réside précisément  d’une part dans  sa réalité commune de vie et d’autre part dans cette distance, cette autonomie auto-organisée, éloignée des partis politiques.

Le parti médiatique a bien assumé son rôle dans le mépris et l’arrogance à l’égard des gilets jaunes qui se retrouvaient en plateaux, profitant de l’inexpérience de beaucoup d’entre eux dans cette arène pour n’en faire qu’une bouchée, ce qu’il a parfois réussi à faire mais quel plaisir quand les éditorialistes journaleux tombaient sur un os et se retrouvaient totalement déstabilisés devant l’éclatement de leur codes dits politiquement corrects par des répliques cinglantes comme ont pu l’expérimenter Ruth Elkrief ou Bruno Jeudy quasi porte-paroles du gouvernement, l’une traitant un intervenant de « comédien », l’autre accusant un représentant de « faux gilet jaune ».

Il est apparu encore plus scandaleux de constater au tout début du mouvement certains partis dits « de gôche » ou les syndicats, y compris malheureusement la CGT, tenir un discours que n’aurait pas renié BFMTV. Un refus net de converger (soutenir, participer ou défiler) avec les gilets jaunes sous prétexte de présence RN sans prendre en compte le fait que nombre des revendications portées correspondaient à celles avancées par les syndicats. Une sorte d’union sacrée avec le pouvoir semblait se mettre en place  sous la houlette notamment de Laurent Berger (CFDT) pâtre des bobos moutons à l’exclusion, et heureusement, de la France Insoumise qui a été le seul mouvement à émettre l’analyse juste des ressorts de cette contestation devenue rapidement et effectivement une insurrection citoyenne. Probablement sous l’effet d’une base qui montait en fusion la direction nationale de la CGT a changé de cap en cours de route et a enfin appelé ses militants et sympathisants à converger, chaque fois que c’était possible, avec le mouvement des gilets jaunes.

 

Un divorce profond porteur d’une révolution citoyenne

Il est évident que ce mouvement a aussi montré un divorce profond avec des institutions politiques qui ne représentent plus qu’elles-mêmes, un véritable un rejet dont l’indicateur factuel est au rouge depuis longtemps, l’abstention massive, mais aussi un divorce avec les corps intermédiaires comme les syndicats dont l’influence sur des salariés de moins en moins syndiqués s’étiole de plus en plus. Avec sa diversité et sa détermination, c’est ce qui constitue aujourd’hui la force et le ciment de ce mouvement des gilets jaunes. Ils sont parvenus à réaliser ce que les syndicats ne sont plus en capacité de faire ou plus grave, ne veulent plus faire ! Bloquer quasiment le pays, suspendre des approvisionnements essentiels (carburant, supermarchés), « occuper » les médias par principe hostiles, bref un mini mai 68 à qui il manquait juste un accompagnement syndical national majeur que je ne désespère pas de voir se manifester activement en 2019 sous la pression d’une base révoltée par les réformes scélérates toujours prévues à l’agenda macroniste. La vieille politicaillerie n’a toujours rien compris : si elle croit en avoir fini avec deux entourloupes en guise de propositions, un débat décentralisé déjà vidé de ses substances les plus vitales, et l’organisation de l’inévitable trahison au sein même du mouvement, elle se trompe lourdement.

Les discussions foisonnantes qui se sont déroulées autour des ronds-points ont permis d’affiner les revendications sociales mais aussi de remettre en cause le fonctionnement institutionnel actuel, nœud gordien autobloquant de notre démocratie. C’est aussi en cela que ce mouvement est de nature insurrectionnelle citoyenne avec notamment la proposition d’instaurer le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) pour proposer, amender, abroger une loi et révoquer les élus selon des modalités responsables sans qu’elles soient pour autant une usine à gaz. Ce mouvement jette aussi une lumière crue sur l’inadaptation et l’incongruité de nos institutions que les gilets jaunes ont bien ciblées comme un obstacle à la citoyenneté, à la souveraineté du peuple et à une vie digne.  

Mais cette force peut devenir rapidement une faiblesse. Ce mouvement est celui de ceux qui ne votent plus mais aussi de ceux qui ont voté contre leurs propres intérêts en confiant leurs suffrages à Macron, Fillon, Le Pen par exemple. Or il ne faudrait pas que ces terribles déceptions engendrent encore plus d’abstentions alors que sans traduction politique claire et idoine ce mouvement risque de se perdre dans les manipulations les plus diverses comme celle de Francis Lalanne qui se propose de prendre la tête d’une liste « gilets jaunes » aux européennes à l’instar de celle de Jacline Mouraud une des premières têtes du mouvement qui a déjà glissé dans la trahison avec le groupe « gilets jaunes libres », ou des plus perverses comme celle de Bernard Tapie (!) qui propose comme à son habitude son aide désintéressée.

 

Une violence inouïe des forces de l’ordre concoctée par le gouvernement

Les gueules cassées des gilets jaunes

Ces évènements ont également donné à voir une violence inouïe exercée par la hiérarchie policière et donc gouvernementale, une pratique bien connue depuis que Charles Pasqua l’avait mise au point pour décrédibiliser la contestation. Ne pas intervenir quand les casseurs patentés s’en donnent à cœur joie afin que BFMTV et consorts puissent faire de terribles images apocalyptiques à diffuser 24/24, infiltrer les casseurs pour « aider » à l’action, créer des nasses d’où les manifestants ne peuvent plus s’enfuir et qui, se trouvant piéger, ne peuvent que réagir contre les policiers qui les agressent. Des blessés graves de part et d’autre mais aucune compassion officielle pour les morts, les mains arrachées, les yeux crevés, les mâchoires défoncées du côté des gilets jaunes. Une honte ! En ces instants les forces de l’ordre ne défendaient pas la République mais les possédants, les oligarques, les capitalistes en tapant en aveugle sur des citoyens qui subissent la violence première au quotidien c’est-à-dire la violence sociale d’une vie d’esclaves. Malgré tout cela le soutien de la population aux gilets jaunes n’a pas failli ce qui devrait faire réfléchir le gouvernement qui pourtant n’a pas hésité à se vautrer dans la pitoyable instrumentalisation  de l’attentat de Strasbourg pour exiger la fin des manifestations.

Cette séquence historique m’en rappelle symboliquement une autre, celle de la Commune de Paris en 1871 : voyez ces visages et attitudes de Macron à Juppé en passant par Philippe, Castaner et Belloubet devenus rigides et impitoyables envers les pauvres pour la défense de leur caste comme le furent ceux d’Adolphe Thiers et ses acolytes versaillais contre les communards qui étaient le peuple fédéré. Voilà ce que donne aussi à voir ce mouvement : l’éternel affrontement entre  le peuple et la haute bourgeoisie qui ne tolère ce dernier que lorsqu’il renonce à s’occuper de ses affaires et qu’il se résigne dans sa misère qui n’est que le produit de l'extrême richesse des possédants.

 

Il faut être clair

Les français, on le voit souvent dans les enquêtes d’opinion, font preuve d’une certaine « schizophrénie » et par ailleurs il est admis que la matière politique n’est pas des plus rationnelles. Certes ! Pourtant à un moment donné il faut bien être un peu cartésien, factuel et logique et peut-être que cette flambée sociale qui est loin d’être terminée aidera à y voir plus clair, y compris chez les gilets jaunes.

L’ouverture ou le débouché politique pour le mouvement des gilets jaunes, est tout à fait nécessaire. Nombre d’entre eux ont émis l’idée et le souhait de voir se constituer une liste « gilets jaunes » aux élections européennes de mai 2019. C’est parfaitement leur droit de citoyens et sont en capacité politique de le faire. Je me permets cependant un petit conseil : constituer une liste et faire campagne coûte cher et c’est là que va se mettre en place le rouleau compresseur et manipulateur du pouvoir qui a déjà prévu le coup en faisant émerger les « gilets jaunes modérés ou libres » dont les plus connus seront en tête de liste et recevront l’appui financier nécessaire et dont on a bien vu la bienveillance réciproque entre eux-mêmes et le pouvoir et on se doute comment cela se terminera.

Le débouché politique est tout à fait nécessaire, mais il existe déjà. Les revendications les plus significatives, sociales ou institutionnelles, correspondent, et c’est factuel, aux propositions du programme l’Avenir en Commun de La France Insoumise. Tous les gilets jaunes devraient lire ce programme pour s’en convaincre, ce qui je pense n’a pas été le cas (3€ en librairie ou accès libre et gratuit en ligne). Les élections européennes de 2019 peuvent effectivement être un moment décisif pour marquer un grand coup contre le pouvoir des oligarques et de leur valet Macron.

Ceci étant posé, comment peut-on être gilet jaune, porter les revendications comme l’augmentation « vraie » du SMIC, le rétablissement de l’ISF, la mise en place du RIC par exemple et voter Le Pen, quand cette dernière vient d’affirmer qu’elle était contre ces trois revendications essentielles ?

Et pour les mêmes raisons comment peut-on encore voter Macron, ou n’importe quel autre parti libéral (PS, G.s, EELV, Modem, LR, UDI etc.) ?

Et pour les mêmes raisons comment peut-on continuer à s’abstenir puisque ce faisant cela fait le jeu de Macron et donc va à l’encontre de vos revendications et de vos vies ?

 

Pour finir je veux juste rappeler un point tout aussi factuel : pendant la campagne électorale un seul candidat a mis en avant comme essentiel le thème de la pauvreté dans ce pays, ses causes et les solutions pour en sortir. Ce candidat c’était Jean-Luc Mélenchon. Il n’a sans doute pas assez été entendu par les premiers intéressés tandis que ses adversaires le traitaient de populiste. Mais en attendant toutes ses analyses et propositions d’alors montrent aujourd’hui combien il avait raison. Et souvenons-nous à cet instant d’une citation d’un de ses discours où il avait averti les citoyens, et notamment les plus défavorisés, que s’ils élisaient « un des trois [Macron, Fillon, Le Pen] ils allaient cracher du sang ».

 

Votez France Insoumise

 

Alors en mai 2019 ne vous trompez pas, ne vous trompez plus, votez pour la liste LFI « Et maintenant le peuple », le seul moyen clair de mettre au pied du mur le pouvoir et ses divers associés.

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