Incompréhension ! Stupéfaction ! Tétanisation ! Indignation ! Colère et réprobation ! Tels sont les différents états par lesquels je suis passé quand, par hasard, je suis tombé sur un texte intitulé « L’Europe que nous voulons », signé par la confédération allemande des syndicats DGB et cinq confédérations syndicales françaises dont la CGT. Et c’est bien là que le bât blesse. Que tous les autres (Unsa, Cfdt, Cftc, Fo) aient signé un tel document n’a rien d’étonnant, mais la CGT, là ça bouscule ! Encore que, après ces instants courroucés, je conviens que ce texte ne fait que confirmer la dérive réformiste de ce syndicat, depuis notamment son adhésion à la CES avec une implication de « bon élève » et son choix stratégique du « syndicalisme rassemblé » la contraignant à l’impuissance du plus petit dénominateur commun. Cette signature acte une sorte de cohabitation active de la CGT avec le libéralisme. La macronie aurait pu écrire ce texte truffé d’éléments de langage libéraux, de lieux commun et de niaiseries libérales mâtiné de ci de là d’un verbiage technocratique ce qui est précisément honni par la majorité de notre peuple, mais aussi d’erreurs d’analyse politique volontaires qui deviennent des fautes quand elles sont paraphées par la CGT. Je vous laisse prendre connaissance de cette déclaration tout en vous faisant part de mes remarques essentielles sur plusieurs points soulevés par ce texte. Vous pouvez le retrouver en fin d'article au format PDF.

 

Au plan général ce texte qui se veut être critique de l’Europe libérale non seulement ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes avec un constat banal à pleurer mais n’apporte ni véritable perspective de solutions si ce ne sont des vœux pieux et pleurnichards ni des moyens de lutte pour créer un rapport de force social seule méthode pour tenter de renverser la tendance  : ce n’est qu’une sorte de prière aux gouvernements libéraux leur quémandant de bien vouloir, s’il leur plait, les écouter. Les signataires restent de fait dans la logique libérale puisque à aucun moment ils n’évoquent la remise en cause des traités européens qui corsètent les fondements et le fonctionnement de l'Union Européenne. Par ailleurs ce texte est construit autour du concept du « couple franco-allemand » présenté comme salvateur à l’instar des responsables politiques libéraux (!!), concept dont la connotation matrimoniale, jetée en pâture aux peuples telle une révélation de « Voici » ou « Closer », a toujours été d’une niaiserie insondable mais qui est en réalité tout à fait cauchemardesque quand on analyse sérieusement les agissements et les orientations de la droite allemande ou plus exactement de sa grande coalition PS/Droite, qui, sous couvert de la défense des intérêts européens, ne défend en vérité que les égoïstes intérêts allemands dans une attitude quasi coloniale notamment envers les pays de l’Est de l’Europe et demande depuis peu à la France, dans une quasi exigence, de céder son poste de permanent au Conseil de Sécurité au profit de l’UE, mais qui serait, dans le contexte actuel, au profit de l’Allemagne. Ce texte tente de faire passer ce socle illusoire pour une épine dorsale pouvant donner la bonne direction grâce à cette supplique, alors qu’elle est totalement sclérosée et arthrosique à force de plier sous le poids des directives financières et boursières des marchés.

 

Dire que « La crise démocratique et de confiance » des peuples est « couplée à la montée des populismes » n’est pas qu’une erreur d’analyse. Cela crée d’abord et volontairement une confusion visant à faciliter des amalgames intolérables et colle parfaitement aux intentions de la propagande macronienne et plus généralement ultralibérale. Le terme populiste est utilisé dans le même sens que celui des libéraux et de leur parti médiatique : c’est un « gros mot », un qualificatif péjoratif et méprisant qui tend à englober les « extrêmes » comme ils disent. Un terme dont les libéraux et socio-libéraux ont pourri le sens comme ces derniers ont dénaturé le mot « gauche ». Être populiste c’est être du peuple et pour le peuple, dans sa dimension humaniste et partageuse, rien à voir avec le populisme de droite et d’extrême droite, notamment marqué par la xénophobie et l’égoïsme avec lequel certains veulent créer une confusion en employant ce terme de façon indifférenciée. Être pour un protectionnisme solidaire ce n’est pas être pour « une Europe forteresse », vouloir traiter et guérir les causes de l’immigration dont est en grande partie responsable cette Europe, leur Europe ne signifie pas refuser l’accueil des migrants. S’il y a des « jeux populistes » ils sont là dans ce document, un amalgame sous-entendu mais très audible entre l’extrême droite et des partis ou mouvements comme Podemos ou La France Insoumise, ces « jeux populistes » intégrant aussi ce chantage permanent à la peur de l’extrême droite pour permettre à l’ultralibéralisme de se maintenir et poursuivre son œuvre destructrice. Quoiqu’il en soit cette « montée des populismes » (et je parle alors là de l’extrême droite) n’est pas « couplée » à « la crise démocratique et de confiance », elle n’est pas simultanée à la crise, elle succède à la crise, elle en est la conséquence. La rendre concomitante c’est nier la responsabilité des faiseurs de cette Europe libérale et de ses admirateurs dans cette montée fascisante et notamment dans les pays où la pensée unique socio-libérale a réussi à bloquer la renaissance d’une vraie gauche.

 

Confier « l’architecture » d’une future Europe au « couple franco-allemand » c’est aller à coup sûr vers une Europe fédéraliste qui, sans aucun changement de fond quant aux orientations sociales et économiques qui ne peut être obtenu que par un rapport de force politique et social, donnera encore plus de pouvoir à la finance et aux marchés. Penser un seul instant que c’est avec plus d’intégration européenne qu’on arrivera à une Europe sociale, est un véritable leurre : on perdra ce qu’il reste de notre souveraineté populaire pour une illusoire souveraineté européenne sans gagner une Europe sociale de haut niveau.

 

Le charabia consistant à demander une harmonisation sociale minimale tout en permettant, pour ceux qui le veulent, des normes plus élevées tout en instaurant un principe de non régression relève de l’abus de confiance vis-à-vis des salariés qui liraient cette déclaration. Quand on lit le paragraphe « Nos organisations réclament un renforcement de l’agenda social…..l’acquis communautaire ne soit remis en question » ainsi que les trois alinéas précédents sur la technique économique et monétaire, on est tétanisé par un langage technocratique de haut vol, une langue de bois impénétrable qui, comme cela est leur rôle, permettent de masquer une impuissance totale, une incapacité chronique, un renoncement pitoyable, et pour tout dire une pleutre trahison. Qualifier le « socle européen des droits sociaux de bonne volonté » est un vrai foutage de gueule, et les « solidarités renforcées » signifient uniquement que la réduction des droits des salariés les plus avancés se renforcera pour que ne se réduisent pas plus qu’ils ne le sont les droits les moins avancés, nulle part il n’est abordé une solidarité du capital vers le monde du travail c’est-à-dire dans le cadre d’un partage des richesses !

 

Quant à écrire que « L’accord de Paris de 2015 [COP 21] reste une référence importante pour notre modèle de développement » est une franche rigolade car à ce jour tout le monde sait que la communication a été excellente mais que les objectifs annoncés ne seront pas tenus : les résultats à venir sont d’ores et déjà très  en deçà non seulement des espérances mais encore des nécessités.

 

Je n’ai pas tout relevé pour ne pas faire trop long mais l’ensemble du texte est du même acabit : contournement du fond, vœux pieux, prière, bref une véritable lettre au père Noël écrite en novlangue. Le Comité Confédéral National (CCN) base de la CGT (et donc le peuple) avait en 2005 voté à 80% pour que le syndicat appelle à voter NON au TCE (c’est-à-dire NON au libéralisme) contre l’avis de dirigeants confédéraux dont notamment le premier d’entre eux. Ainsi après la trahison politique de la décision démocratique du peuple qui avait dit NON à 55% au TCE, la signature de ce texte par la CGT acte la trahison syndicale à la fois du CCN et du peuple tout entier. La trahison politique, qui s’est manifestée par le non-respect du vote des français avec la complicité LR (Ump à l’époque) et PS imposant ce traité par le biais de celui de Lisbonne, a marqué le point de départ de la rupture démocratique qui a fini par se traduire au fil des ans par une augmentation exponentielle des abstentions aux différents scrutins et 12 ans plus tard par la vague de « dégagisme » aux élections de 2017. La prise de position de la CGT révélée par cette déclaration et officialisée sans aucun débat interne va-t-elle, tôt ou tard, se traduire aussi par une vague de « dégagisme » au plan syndical ? C’est une question qu’on peut maintenant se poser. Avoir signé cette supplique peut à terme signifier pour la CGT un enterrement au panthéon du libéralisme.

 

PS : ce texte est présenté sur le site confédéral avec un bandeau image représentant une envolée impressionnante de colombes blanches. On me dira que ce volatile symbolise la paix, certes. Quoique, déjà sur ce point, l’Europe, notamment sous l’impulsion franco-allemande prépare plus la guerre que la paix, d’abord parce que à travers certains de ses membres et notamment la France, elle participe à de nombreux conflits à travers le monde largement discutables et/ou condamnables, ensuite parce que elle a eu  cette folle idée de relancer l’idée européenne en proposant de créer l’Europe de la Défense et donc de la guerre. Que c’est enthousiasmant ! Pour finir sur une note « laïcarde », et compte tenu du contexte, on pourrait dire aussi que ces colombes viennent renforcer la symbolique mariale et chrétienne du drapeau européen. (Mauvaise foi ? Humm à voir !...).

Le texte "L'Europe que nous voulons" repris en PDF

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